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"Cartel"

titre original "The Counselor"
année de production 2013
réalisation Ridley Scott
scénario Cormac McCarthy
montage Pietro Scalia
interprétation Michael Fassbender, Penélope Cruz, Cameron Diaz, Javier Bardem, Brad Pitt,
Bruno Ganz, John Leguizamo

La critique de Didier Koch

"Cartel" est le premier film de Ridley Scott depuis la mort tragique de son frère, mais son tournage avait déjà commencé avant le décès de Tony Scott le 19 août 2012. Bizarrement et rétrospectivement, cette escapade dans un genre qui n'est pas traditionnellement le sien, Ridley Scott étant davantage porté sur l'épique, peut être vue comme un hommage prémonitoire à son jeune frère Tony, qui s'était fait le spécialiste des polars et films d'action musclés (le film lui sera dédié). L'entreprise montre toutefois la différence d'approche stylistique qu'avaient les deux hommes de leur cinéma respectif : là où Tony Scott jouait à fond sur les changements de rythme grâce à un montage très nerveux, porté à son paroxysme dans l'exercice de style que fut "Domino", Ridley Scott procède davantage par digressions et ellipses.

Le scénario original de "Cartel" est l’œuvre de Cormac McCarthy, écrivain récompensé sur le tard du prix Pultizer pour son roman "La Route" adapté dans la foulée par John Hillcoat (2009). McCarthy s’intéresse au sort d’un avocat branché américain, qui va faire l’amère expérience de la cruauté du cartel en voulant imprudemment se frotter au lucratif trafic de drogue qui s’opère aux abords de la frontière mexicaine. La confrontation des deux mondes est la pierre angulaire du film, l’avocat conseil joué par Michael Fassbender (déjà présent sur "Prometheus") croyant aveuglément, malgré toutes les mises en garde reçues, que son statut d’homme de loi le protègera du pire.

Ce sentiment d’impunité naïf des hommes de loi frayant avec le milieu a souvent été exploité au cinéma. En 1958, Nicholas Ray, dans "Traquenard", en avait fait le thème central de son film, montrant l’inextricable lien qui se tisse entre deux sphères a priori antinomiques quand les sentiments s’en mêlent. C’est aussi pour l’amour d'une femme (Penélope Cruz) que l’avocat-conseil de "Cartel" va franchir la ligne jaune.

Toute la première partie du film présente longuement les protagonistes du coup devant permettre au beau Michael de continuer à assurer le train de vie que mérite sa sublime conquête, la scène d’ouverture un peu racoleuse nous faisant comprendre d’emblée qu'elle en vaut la chandelle. Le riche casting du film (Brad Pitt, Cameron Diaz, Javier Bardem) se dévoile progressivement par des scènes en duo à haute tenue philosophique, où nos malfrats ampoulés, baignant dans le strass, dissertent sur des sujets aussi divers et passionnants que la perfection d’un diamant, la majesté d’un félin chassant ou encore les orgasmes que l’on peut éprouver en frottant ses parties génitales sur le pare-brise d’une Ferrari (sic!). Le tout agrémenté de métaphores de haute volée du style « un ami est celui qui est prêt à mourir pour vous, donc vous n’avez pas d’ami » ou encore « la vérité n’a aucune espèce de température ».

Malgré tous les conseils qui lui sont donnés de ne pas se mouiller dans une affaire qui va le faire entrer dans un monde qui n’est pas fait pour lui, l’avocat s’entête avec ce petit air suffisant de ceux qui, ayant fait beaucoup d'études, pensent qu’ils arriveront toujours à mystifier leurs interlocuteurs. Le problème dans l’affaire est que, trop occupé à nous servir les divagations existentielles de ses personnages, Ridley Scott, sans doute ébahi par la brillance intellectuelle de McCarthy, a complètement oublié de nous expliquer le rôle exact que le petit avocat avait à jouer dans ce deal qui, a priori, n’avait aucun besoin de lui pour se dérouler selon une procédure a priori déjà bien rôdée.

Du coup, le scénario nous sert un rebondissement final complètement improbable pour justifier la vengeance du Cartel. Pour le suspense, prière donc de repasser ! Reste la qualité de la photographie, toujours impeccable chez Ridley Scott, et quelques scènes chocs qui rehaussent un peu la sauce. C’est dommage, car en s’attelant plus à la crédibilité du sujet, le film aurait sans doute évité de donner cette impression de scènes juxtaposées sans réelle continuité narrative.

Tony Scott avait, lui aussi, failli tomber dans le piège avec "True romance", mais le couple formé par Christian Slater et Patricia Arquette, charismatique à souhait, avait donné son unité au film, permettant à certaines de ses scènes de devenir cultes (Gary Oldman en junkie fou de la gâchette, Christopher Walken et Dennis Hopper dans un face à face mortel sur fond de "Lakmé" de Léo Delibes).

La sauce n’a pas pris avec "Cartel", et c'est vraiment dommage vu la qualité du casting.